On me demande assez souvent pourquoi je dessine exclusivement en noir et blanc. Je sens parfois une petite pointe de déception chez certaines personnes qui aiment ma façon de dessiner mais qui préfère la couleur.
J’ai effectivement fait une petite incursion dans le monde de la couleur en découvrant la tablette numérique. J’y ai pris beaucoup de plaisir mais finalement, je suis revenue à mon médium favori !
Je me souviens qu’à l’adolescence le noir et blanc m’attirait déjà, au grand désespoir de mon professeur de dessin en collège. Selon lui, mon style était juste « has been », ennuyeux et absolument non « moderne » ! Bon… Sur ces mots « bienveillants », j’en ai finalement fait ma force et mon identité artistique ! Je persiste dans mon style, je le revendique même comme partie intégrante de ma démarche de création.

Juste du noir, du blanc et des gris…
Travailler en noir et blanc, qui plus est avec peu de matériaux et d’outils est très apaisant. La fragilité évanescente du graphite, du carbone ou du fusain est à mon sens très belle. Personnellement, elle me connecte à des valeurs proches du zen japonais. J’y vois une forme d’impermanence des états de la vie, la force, la fragilité, la profondeur et la beauté des contrastes. Les nombreux gris qui font des ponts entre ces contrastes montrent que tout est un « continuum », rien n’est jamais vraiment tout noir ou tout blanc, comme le Yin et le Yang chinois !
Cette approche me ramène à mon centre, à ce qui est là, simplement, essentiellement. Le noir et blanc n’est pas un manque de couleur : c’est un choix de profondeur. À l’heure de la saturation visuelle, j’ai choisi une sorte de sobriété, un espace de respiration. Dans un monde très numérique, virtuel et tellement bruyant, offrir à soi même comme aux autres une certaine simplicité calme est ressourçante !

Travailler sur l’émotion et le sensible implique de ne pas se laisser enfermer dans une quête absolue de technique, de perfection visuelle ultra descriptive.
Permettre à une émotion de s’exprimer demande d’en faire vraiment le sujet de l’œuvre. Pour moi, le portrait en noir et blanc est une voie d’accès formidable. Le regard, les yeux sont comme un miroir de l’âme. Ils sont mis en valeur douceur mais réalisme.
La présence de l’animal
Ce qui m’intéresse c’est la relation, parce qu’elles permettent de faire comprendre à l’humain qu’il n’est pas seul à éprouver des émotions, faire preuve de sensibilité, d’empathie. Les animaux sont même souvent plus sans l’empathie que les humains si on observe le monde dans lequel nous vivons !
Rien ne me touche plus que lorsqu’une personne regarde un de mes dessins et me dit « on a envie de le toucher tellement on dirait qu’il est vivant ! ». A ce moment là, j’ai la sensation d’avoir réussi à transmettre ce que je voulais : une présence, une sensibilité, une attention particulière. Là où la couleur peut éventuellement distraire, la lumière révèle le sujet, l’âme.
Le noir et blanc crée un vide… et ce vide invite celui ou celle qui regarde à aller plus loin. Il ouvre un espace intérieur qui, pour ma part, permet de rencontrer mon sujet de façon très subjective, sans être guidée par une palette et par un désir de réalisme colorimétrique. J’essaie d’offrir une présence, authentique ,assez brute mais délicate à la fois.

Minimalisme et émotions
Le mieux est l’ennemi du bien comme on dit ! À trop vouloir tout montrer, on peut parfois enfermer un sujet, étouffer l’intention .
Je réalise ainsi très peu de fonds et mes compositions sont très simples. J’aime laisser de la place à l’espace vide de la feuille pour que le sujet soit mis en valeur dans un contraste saisissant. Montrer l’essentiel, attirer l’œil sur ce qui reflète la vie, ce qui en témoigne est plus important pour moi que de remplir toute les zones d’un espace. Parfois mes fonds semblent issus d’un paysage onirique un peu hivernal, entre la blancheur de la neige et un palette de gris fondus les uns dans les autres… Ils laissent beaucoup de place à l’imagination, au rêve.

« Less is more » disent les anglais ! Ces espaces autour de mes animaux leur permettent de respirer sur la feuille, de laisser les spectateurs respirer, faire une pause silencieuse. Et ça fait tellement de bien un peu de sérénité dans ce monde en soubresauts ! Le noir, le blanc et les infinies nuances de gris me permettent de ralentir, d’aller à l’essentiel, d’offrir un espace où l’émotion peut circuler librement, sans être noyée dans le trop-plein. Ce décalage ressemble à la démarche de la poésie. Il me permet de prendre à la fois une certaine distance avec le réel, tout en transmettant la force d’authenticité et l’émotion qu’il recèle dans sa profondeur.
Conclusion
Finalement, dessiner en noir et blanc, pour moi, ce n’est pas un refus de la couleur. C’est un choix de présence, de silence et d’écoute.
Dans cet espace sobre et fragile, l’animal que je dessine peut respirer, me regarder, et parfois rencontrer le regard de celui ou celle qui observe le dessin.
Si cette rencontre a lieu, même brièvement, alors le dessin a trouvé sa juste place. Et peut-être que, dans ce face-à-face silencieux, chacun peut faire une pause… et simplement ressentir.
Sarah Caillot

