Comment dépasser la peur de créer ?
Aujourd’hui je voudrais vous parler de quelque chose que nous avons probablement tous connu à un moment ou à un autre de notre vie. Nous sommes nombreux à avoir des élans créatifs, des envies de dessiner, d’écrire, de chanter, de fabriquer… Et pourtant nombre d’entre nous n’osent pas se lancer. Bien souvent, notre plaisir est gâché par cette petite voix intérieure qui vient nous rabâcher :
« Mais c’est vraiment moche ce que tu es en train de faire… Franchement, tu devrais laisser tomber. Tu n’es pas fait·e pour ça. Tu es trop nul·le. Laisse ça à ceux qui ont du talent. »
Ça vous dit quelque chose ? Vous l’avez déjà entendue, cette petite voix si désagréable ?
Remonter à l’origine

Sachez que cette voix est la somme de toutes les croyances sur nous-mêmes, nourries par nos expériences passées, les commentaires et les moqueries reçues dans l’enfance, parfois à l’école, parfois même dans la famille.
Cette voix est aussi l’écho de nos monstres intérieurs. Ceux-la même qui pour des raisons souvent obscures et profondément liées à notre histoire, nous font croire que nous devons être parfaits, à la hauteur d’un idéal, conformes à ce qui est attendu de nous. Mais est-ce que tout cela est vraiment réaliste ? Et si cette peur qui nous paralyse n’était justement pas ce qui entretient notre manque de confiance et notre mauvaise estime de nous-mêmes ?
Comment sortir de ce cercle vicieux et accepter de lâcher prise sur le contrôle et le perfectionnisme ? Comment nous autoriser à créer ?
Comprendre que la peur fait partie du processus
La peur de créer n’est pas un signe d’incompétence. Elle est souvent le signe que cela compte justement au plus profond de nous. Mais créer, c’est se rendre visible. C’est déposer quelque chose de soi dans le monde. Et cela peut réveiller des peurs très anciennes : celle du rejet, du jugement, de ne pas être “assez bien”. Vouloir se débarrasser totalement de cette peur risque d’être très illusoire. L’enjeu n’est pas forcément de la faire taire mais d’apprendre à avancer avec elle, sans lui laisser le volant.
Derrière la peur de créer se cache souvent un idéal très exigeant, parfois inaccessible. Nous avons en tête une image de ce que devrait être une œuvre réussie, une création “valable”, et nous comparons immédiatement ce que nous produisons à cette vision fantasmée.


Le problème, c’est que cet idéal est rarement le nôtre. Il est souvent construit à partir de normes sociales, de modèles admirés comme des artistes accomplis que nous regardons sans voir leurs années de tâtonnements, de doutes et de ratages. Créer sous le regard de cet idéal, c’est comme vouloir apprendre à marcher en se comparant à un marathonien. Rien ne peut être à la hauteur, puisque l’exigence est posée trop haut, trop tôt.
Accepter de créer, c’est accepter d’être débutant, maladroit, imparfait. C’est reconnaître que le chemin compte autant que la destination ! La création est probablement l’une des activités qui donne le plus de sens à notre vie, au même titre que prendre soin des autres, aider, s’engager, transmettre. C’est se rencontrer soi-même mais aussi l’autre. C’est écouter ce qui veut passer à travers nous, sans chercher à le corriger, à le contrôler, à le rendre acceptable.
Pourquoi laisser cela aux autres sous prétexte que nous ne serions pas “assez talentueux” ?
Désacraliser le talent et la performance
Nous avons grandi avec l’idée que la création serait réservée à quelques élu.es “doué.es”. Rien n’est plus faux ! Le talent est surtout le résultat de nombreuses heures d’essais, d’erreurs, d’expérimentation et de persévérance. Créer n’a pas besoin d’être utile, rentable, ni même “beau”. Il s’agit peut-être simplement d’un geste vivant, un espace de jeu, une exploration de soi-même et de l’environnement.
Au lieu de chercher à réussir, nous devrions plutôt chercher juste à faire. Et pour cela, il faut se donner le droit d’expérimenter, d’explorer et jouer avec les matériaux, les techniques, les thèmes etc. L’expérimentation change tout ! Elle enlève la pression du résultat et redonne de la place à la curiosité. Dessinez, peignez, sculptez, dansez mais sans avoir forcément l’intention de montrer ce que vous avez expérimenté.
Écrivez par exemple dans un atelier d’écriture ou seul.e chez vous mais sans objectif de publier. Autrement dit, autorisez-vous à créer sans vous demander en permanence si “ça vaut quelque chose”. Observer simplement ce qui se passe en vous, voyez ce qui émerge sans tout de suite être dans le jugement et l’évaluation, la critique, la comparaison. Quand on expérimente, il n’y a ni échec ni réussite : seulement des expériences. Et dans cet espace-là, la joie peut enfin revenir.


Paradoxalement, la réussite peut parfois également devenir une source de peur. Lorsqu’une création est bien accueillie, reconnue ou valorisée, une autre voix apparaît : « Et maintenant ? Est-ce que je vais réussir à faire aussi bien la prochaine fois ? ». La joie de la reconnaissance se transforme alors en pression. Créer n’est plus un élan, mais une performance à répéter, un niveau à maintenir, parfois même une identité à défendre. C’est ce que moi-même j’ai pu ressentir à certains moments après des moment de réussite que j’avais eu la joie de vivre.
Cette peur peut figer autant que la peur de l’échec. Elle peut nous pousser à nous auto-censurer, à retarder voire éviter de créer pour ne pas risquer de décevoir les autres, ou soi-même. Se libérer de cette peur, c’est accepter que toute création soit unique, inscrite dans un moment précis de notre vie. Nous ne sommes pas faits pour produire des copies de nous-mêmes, mais pour évoluer, changer…
Quelques pistes concrètes pour apprivoiser sa peur
* Changer d’intention : je crée pour faire, pas pour réussir.
Avant de commencer, poser par exemple une intention simple : « Aujourd’hui je me fais plaisir, je crée pour expérimenter, prendre du plaisir à découvrir ». Cela permet de déplacer le regard du résultat vers le geste. Même dix minutes suffisent. L’important n’est pas ce qui sort, mais le fait d’être en mouvement.
* Donner une place à la peur, sans lui obéir.
La peur a souvent besoin d’être entendue pour s’apaiser. Elle peut rester présente… sans décider à notre place. Là encore, on peut accueillir en soi ce sentiment, s’interroger sur ce qui nourrit cette peur et ne pas la critiquer. Nous pouvons juste tolérer ce sentiment comme le signal que nous sommes mal à l’aise devant le moment que nous vivons. C’est normal car on ne nous a souvent pas appris à faire « pour rien », à s’autoriser à être pleinement « soi ». Accepter et se dire « Ok, j’entends cette peur mais, aujourd’hui, je vais passer au dessus de toutes ces mauvaises images que j’ai sur moi » va aider à dépasser cette crainte.


* Créer dans un espace sans témoin. Se ménager des moments de création qui n’ont pas vocation à être montrés.
Posséder un carnet, une liasse de feuille dans une pochette spéciale et s’octroyer un temps pour soi est tellement précieux ! Savoir que personne ne regardera ce que l’on crée peut aussi enlever beaucoup de pression et redonner de la liberté, de la spontanéité. Par exemple, j’ai beaucoup des carnets que je ne montre jamais car ils sont juste pour moi des « défouloirs » graphiques. Je peux gribouiller, écrire en raturant, dessiner les yeux fermés ou de la main gauche pour casser le circuit de la volonté de faire quelque chose de « beau » ou de « correct ». C’est intéressant de regarder ces carnets quelques années plus tard ! On constate parfois que finalement, toute cette créativité spontanée déchargée sans censure ni jugement, a permis de nous libérer et de créer des projets plus finalisés !
Conclusion
Oser créer, ce n’est pas devenir artiste. C’est s’autoriser à être vivant, imparfait et en mouvement. La peur ne disparaît pas toujours. Elle peut toutefois cesser d’être un obstacle pour devenir un signal : « quelque chose d’important est en train de naître en moi, j’écoute ».
Et si aujourd’hui, nous faisions ensemble un tout petit pas de côté… juste pour accueillir la joie d’expérimenter ?
Sarah Caillot
